Culture

La Chartreuse, une liqueur douce aux relents amers

Monastère de la Grande Chartreuse. Musée de la Grande Chartreuse

C’est en 1086 que Bruno, un moine venu d’Allemagne avec six compagnons fonda le monastère qui allait devenir la Grande Chartreuse, dans le massif qui porte désormais ce nom dans le département de l’Isère. Bruno, grand érudit qui avait un temps séjourné à Reims avait choisi ce lieu pour son isolement et le calme propice à l’étude pour un ordre réputé pour son amour des livres et des lettres. Situé à 850 m d’altitude, ce monastère, un des plus importants d’Europe est toujours un lieu d’études et de prière et demeure fermé au public.

C’est en 1605 que le maréchal d’Estrées aurait donné aux moines de la Chartreuse de Vauvert, à Paris, un manuscrit contenant la recette d’un élixir de longue vie élaboré à base de plantes. Trop complexe, la recette confiée à l’apothicaire de la Grande Chartreuse eut bien pour le coup, une longue vie puisque ce n’est qu’en 1764 que le monastère commença à diffuser l’élixir végétal de la Grande Chartreuse, toujours commercialisé aujourd’hui, dont le succès ne fit que grandir dans les décennies suivantes. Au point qu’une liqueur, la Chartreuse verte, dérivée de l’élixir, fit son apparition en 1840. 
Mais sa recette revenait de loin. Pourchassés et dispersés en 1793, les Chartreux avaient emporté avec eux la précieuse formule qui fut confiée à un pharmacien de Bordeaux et ne retourna au monastère qu’en 1816. 
L’apparition de la Chartreuse jaune moins forte – 43° – et plus douce que la verte – 55° – fit son apparition en 1840 et en 1860 une distillerie fut créée en dehors du monastère, à Fourvoirie, près de Saint-Laurent-du-Pont. La réputation de la liqueur avait dépassé nos frontières quand l’ordre des Chartreux fut chassé de France en 1903. Les moines avaient pu échapper à une première expulsion des congrégations en 1880, mais leur refus de se conformer à la loi sur les associations de 1901 entraîna leur expulsion par un vote de l’Assemblée nationale où étaient nombreux les députés francs-maçons et anticléricaux, partisans de la séparation des Églises et de l’État qui allait survenir deux ans plus tard. Chassés de France manu militari, les pères chartreux s’installèrent près de Lucques, en Italie. Ouvert au public, le monastère devint alors un haut lieu touristique en même temps qu’universitaire avec l’installation d’une Maison universitaire, annexe de l’université de Grenoble. Halte estivale pour de nombreux intellectuels souvent progressistes, ce lieu fut la cible de la Ligue Dauphinoise d’Action catholique qui proféra à son encontre des attaques haineuses à caractère antimaçonnique et antisémite.
Le retour des Moines en juin-juillet 1940 fut une des premières décisions du régime de Vichy. Le 6 juillet 1940, dans son journal, Paul Claudel salua les deux événements : « La France est délivrée après 60 ans de joug du parti radical et anticatholique – professeurs, avocats, juifs, francs-maçons – le nouveau gouvernement invoque Dieu et rend la Grande – Chartreuse aux religieux ». Durant la guerre, le monastère ouvrit ses portes à des juifs. Après la guerre, il cacha quelque temps le milicien Paul Touvier.
La liqueur, elle coulait des jours heureux en Espagne à Tarragone où sa fabrication avait été transférée après l’expulsion. Elle y sera produite jusqu’en 1989, puis elle sera distillée à Voiron jusqu’en 2018 et désormais sur le site d’Aiguenoire. La recette, inchangée, demeure secrète. Connue seulement par trois moines qui n’en détiennent chacun que les deux tiers. Deux religieux sont donc nécessaires pour sa fabrication, sans additifs, à partir de 140 plantes. Celles-ci macèrent dans de l’alcool vinique puis cet alcoolat est distillé pour donner l’élixir qui est additionné de sucre et de safran pour la chartreuse jaune. La liqueur se consomme glacée comme digestif. Elle entre dans la composition de nombreux cocktails et s’accorde à merveille au chocolat chaud.

 

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