Philosophie

Francis Wolff : la raison de l’Universel

Francis Wolff. NGH Presse

Nous n’avons jamais ressenti avec autant d’acuité la conscience de former une seule et même humanité. La Pandémie de Covid-19 et la crise climatique sont là pour en témoigner. Malgré cela, le regain de mouvements xénophobes sur fond de replis identitaires gangrène nos sociétés. Le philosophe Francis Wolff lance un « plaidoyer pour l’universel ». Il interviendra lors d’une conférence le 26 novembre prochain au salon maçonnique de Toulouse.

Hélène Cuny : Pourquoi nos contemporains ont-ils du mal à se reconnaître dans « l’universel » ?
Francis Wolff : En quelques décennies, l’idée d’universalité a progressivement perdu son sens et son fondement. Prenons un exemple : le rapport des êtres humains à la nature. La prise de conscience des différentes crises écologiques, conséquence d’un productivisme débridé a amené une inversion du rapport entre l’homme et la nature. L’homme n’est plus ce héros prométhéen dominant la nature, il est devenu ce super prédateur destructeur de son environnement naturel. Une des conséquences est qu’il se développe chez nos contemporains l’idée qu’au fond, l’humanité n’est pas véritablement un concept capable de nous réunir. Nous ne serions que des êtres naturels comme les autres et c’est en retrouvant notre naturalité que nous guéririons de cette maladie de l’humanité, l’orgueil. La distinction homme-animal, nature-culture perd ainsi peu à peu son sens. Dans l’Antiquité, l’homme était défini par deux limites. L’homme n’était pas un dieu et il n’était pas une bête. Cependant, il partageait avec l’un et l’autre quelque chose d’essentiel : il n’était pas un dieu, car il n’était pas immortel, mais il partageait avec les dieux le fait que c’était un être de raison. Symétriquement il n’était pas une bête, car ces dernières étaient privées de raison, mais il partageait avec elles le fait d’être mortel. Cette conception s’est effondrée au tournant du XXIe siècle. La frontière avec les dieux tend à s’effacer depuis l’apparition du transhumanisme qui voudrait nous rendre immortels comme des dieux ; autrement dit, nous priver de notre animalité pour nous réduire à des machines et inversement nous priver de notre rationalité en niant nos différences avec les animaux. Voilà une des raisons expliquant, à mon sens, la perte de fondement des idées universelles, car nous ne comprenons plus ce qui fait la spécificité, l’unicité de l’humanité comme telle. 

HC : L’universalisme au dire de ses détracteurs serait une production purement occidentale et ne s’appliquerait qu’aux plus forts. Qu’en pensez-vous ?
FW : Il existe en effet une vieille critique de l’humanisme héritée de Marx. Ce qui se présente comme universel ne serait toujours qu’au bénéfice de certains. Les Droits de l’Homme pour Marx étaient purement formels et n’avantageaient que ceux qui pouvaient utiliser ces droits. Ce type de critique revient en force aujourd’hui, en particulier parce qu’on ne peut nier qu’il y a eu des utilisations extrêmement biaisées des valeurs universelles au profit d’intérêts particuliers : la guerre en Irak a été menée au nom de la défense de la démocratie. La colonisation de l’Algérie s’est faite au nom de valeurs universelles, avec, malheureusement pour conséquence l’accroissement des inégalités entre la puissance coloniale qui en tirait profit et les peuples colonisés qui subissaient le joug du colonialisme. On peut généraliser cette critique à toutes les formes de domination. L’universel ne serait donc qu’un leurre et il faudrait lutter pour des dominés particuliers. Cette critique doit être prise en compte, car elle s’appuie sur des exemples indiscutables. Mais elle est réfutable, car l’Histoire montre que les entreprises de domination n’ont pas besoin de s’abriter derrière l’universel pour commettre leurs exactions ; les pires entreprises totalitaires ou racistes ont toujours fait fi de l’universel et affirmé la supériorité des blancs sur les noirs, des aryens sur les juifs, etc. Inversement, il n’y a pas d’entreprise de libération ou d’émancipation qui puisse s’appuyer sur autre chose que l’universel. Les esclaves de Saint-Domingue n’ont pas lutté pour asservir les maîtres, mais pour anéantir toute forme d’asservissement ; les revendications féministes n’ont pas pour objectif de remplacer le patriarcat par le matriarcat, mais combattent toute forme de domination. C’est toujours au nom de l’universel que l’on peut lutter et non pas contre lui.

HC : Toujours sur le front des critiques, les Droits de l’Homme s’opposent-ils à la diversité culturelle, selon vous ?
FW : Les valeurs universelles ne contredisent en rien les cultures ou les identités particulières. Mais, on confond l’universel avec l’uniforme. Je défends l’idée que l’universel est la condition de la diversité. Ce qui rend possible la diversité des croyances religieuses n’est pas l’affirmation purement dogmatique de la seule valeur de ma foi ou de ma croyance, c’est qu’il existe un espace où diverses religions coexistent. Cet espace définit l’universel. Il en va ainsi de tous les concepts universalistes. La diversité linguistique n’a été rendue effective non pas sous le chef de la nation française, mais sous le chef de quelque chose de plus universel, la construction européenne. 

HC : La perte de transcendance de l’humanisme explique-t-elle aussi sa disqualification ?
FW : C’est en effet une des raisons. L’humanisme de la Renaissance était un humanisme chrétien, fondé sur un message universaliste tiré du Nouveau Testament (agapè, amour du prochain) : tous les êtres humains sont fils et fille du même dieu ; tous ont en commun la possibilité de la conscience de cette origine et par conséquent, quelque chose comme une âme pouvant aspirer sinon à l’immortalité du moins à un accès à la transcendance. Cet humanisme a été mis en péril à mesure de la sécularisation de nos sociétés occidentales et de la perte des fois religieuses. Le XVIIIe siècle a connu une période de transition : le religieux a été battu en brèche, mais a subsisté un rapport à la transcendance (être divin, être suprême) au fondement du rationalisme universel que l’on retrouve chez certains penseurs des Lumières. Cet humanisme s’est écroulé plus rapidement, phénomène lié à la critique de la raison telle qu’elle a pu être formulée après la Seconde Guerre mondiale par certains philosophes. C’est l’idée qu’on ne pouvait pas se fier à la raison humaine, car elle avait mené aux totalitarismes et qu’il n’y avait rien de plus rationnel qu’une organisation totalitaire de la société, que des plans à l’échelle européenne pour exterminer de façon purement technique tout un peuple. Au fond, il n’y avait de rationalité qu’instrumentale. La raison est habile pour rapporter des moyens à des fins, mais elle est incapable de dire quelles sont les fins les meilleures. Elle est calculatrice, mais certainement pas morale.

HC : Comment alors, redonner toute sa valeur à l’universel ?
FW : On ne peut pas désespérer de la raison à condition de la redéfinir. Le productivisme contemporain ou les formes les plus extrêmes d’exploitation de la nature font appel à la rationalité instrumentale — raisonner, déduire, calculer. Il y a par différence avec cette rationalité que j’appelle « monologique » une rationalité « dialogique » reposant sur notre faculté à dialoguer. Contrairement à ce qui a pu être avancé, la spécificité de l’être humain ne repose pas sur la faculté de raisonner. On le sait d’autant mieux aujourd’hui que cette faculté se trouve bien mieux développée chez les machines avec l’intelligence artificielle. De même il a été dit que le langage était le propre de l’homme. Mais le langage comme faculté d’expression des émotions ou comme faculté de communication des informations se rencontre chez certaines espèces animales. La spécificité humaine se trouve dans la synthèse du langage et de la capacité à raisonner. C’est ce que j’appelle la « raison dialogique » : la faculté de raisonner dans et par le dialogue. Plus que de raisonner, il s’agit d’argumenter avec, pour ou contre autrui. Pouvoir penser une thèse et sa négation. Pouvoir penser que si j’affirme A, il doit être possible qu’un autre me contredise pour soutenir non A. Aucune machine n’a ce pouvoir d’argumenter contre quelqu’un. Elle ne se trouve pas dans cette situation qui est la nôtre depuis notre plus tendre enfance : parler du monde en en parlant à quelqu’un. Ce qui suppose à la fois que nous soyons d’accord sur ce dont nous parlons, mais que nous puissions être en désaccord sur ce que nous en disons. Si on ne confondait pas la raison monologique avec la raison dialogique nous aurions un moyen de fonder moralement et éthiquement l’unité de l’espèce humaine comme être de dialogue. 

HC : Au vu de l’intensité des crises que nous traversons, pensez-vous que la conscience de l’universel gagne du terrain ?
FW : J’ai relativement confiance dans les nouvelles générations. Elles ont une conscience de l’unité de l’humanité bien plus aigüe que les plus anciennes. Au fond, je les trouve plus tolérantes. Elles sont, par exemple, plus sensibles aux discriminations faites à l’encontre des minorités. C’est pour moi un pas important vers une conscience de l’universalité. On le constate un peu partout et pas seulement dans les pays occidentaux. Car, rappelons-le, l’universel n’est pas l’apanage de l’Occident : il y a eu des porteurs de l’universel à toutes les époques et dans toutes les sociétés. Les nouvelles générations sont aussi plus sensibles au caractère global des crises. Peut-être que l’humanité ne progresse que sous l’aiguillon du mal, de la même façon que la Déclaration universelle des droits humains s’est construite sur les ruines du totalitarisme après la Seconde Guerre mondiale, peut-être que les crises que nous traversons accélèrent cette conscience et nous amènent vers quelque chose de bien, c’est-à-dire la réunion de l’humanité avec elle-même.

Pour aller plus loin
Plaidoyer pour l’universel - Fonder l’humanisme, de Francis Wolff, éditions Fayard, 2019
Le monde à la première personne - Entretiens avec André Comte-Sponville, éditions Fayard, 2021

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