Société

Affaire du Carlton : Mais qu’allaient donc y faire ces frères ?

« Entendons-nous bien : ce sont des francs-maçons de Lille qui ont organisé ces rencontres avec des prostituées, ce n’est pas la franc-maçonnerie qui les a organisées ! » a commenté le président du tribunal correctionnel, Bernard Lemaire. Car ce procès du Carlton à Lille aurait bien pu être aussi celui des « frères coquins ». Sur les quatorze prévenus qui ont comparu du 2 au 20 février dans cette affaire de proxénétisme aggravé, six étaient des francs-maçons, dont quatre du Grand Orient de France. Mais cet aspect du procès a été très largement éclipsé par la présence de Dominique Strauss-Kahn, ancien ministre de l’Économie et des Finances de la France, ancien patron du Fonds monétaire international (FMI), qui fut donc l’un des hommes les plus puissants de la planète, star maudite, malgré elle, du Sofitel de New York. 

 

D’une certaine manière, ces francs-maçons lillois peuvent dire « merci » à DSK de leur avoir volé la vedette dans cette affaire. 
La question demeure : comment des hommes « libres et de bonnes mœurs » peuvent-ils à un moment donné de leur vie, se retrouver prévenus de proxénétisme ?
Lorsque l’affaire a éclaté, à l’automne 2011, Guy Arcizet, alors le grand maître du Grand Orient, s’est exprimé dans la presse locale : « Quand on donne prise avec des comportements de ce type, on est coupable au même titre que les prêtres pédophiles dans l’Église. Le scandale rejaillit sur toute l’institution. Or, en vertu des valeurs que nous défendons, nous sommes les premiers à dénoncer nos membres s’ils sont impliqués dans une affaire de mœurs. »
Des propos – notamment la comparaison avec les prêtres pédophiles – qui ont été très mal vécus par les frères désignés. Ils ont été suspendus de l’obédience, et se sont sentis à ce moment-là, trahis par leurs propres frères. Les faits ne sont certes pas glorieux, mais les prévenus ont affirmé qu’ils n’avaient pas vraiment eu conscience d’enfreindre la loi. Ils vont pourtant par leur légèreté et leurs dérapages se retrouver au cœur d’une double traque. 
La première cible, en effet, c’est « Dodo-la-Saumure ». Dominique Alderweireld est un Français, qui s’est replié en Belgique où une certaine forme de proxénétisme est tolérée. Il peut donc exploiter plusieurs « clubs » où des jeunes femmes reçoivent des clients, et reversent la moitié de leurs gains au patron. Dans les années 2009-2010, le patron de la police lilloise, Joël Specque, ne rêve que d’une chose : faire tomber, en France, Dodo-la-Saumure. Il va donc mettre en place un filet pour tenter de piéger ce poisson-là sur le territoire français. Mais dans les mailles, il va y avoir quelques surprises. Les écoutes policières vont tout d’abord repérer René, la soixantaine, directeur des relations publiques de l’Hôtel Carlton à Lille. Il est membre d’une loge du Grand Orient de Lille. Il est connu comme le loup blanc. C’est un ami d’enfance de Dodo-la-Saumure. Il a un carnet d’adresses très bien rempli. Les numéros de notables ou d’hommes fortunés. Mais aussi, de filles vénales, dont certaines viennent de chez Dodo, comme Jade. Le directeur du Carlton, c’est Francis, la quarantaine, qui a été parrainé par René. René, Francis, et Hervé, le propriétaire, s’offrent quelquefois des parties fines, dans un logement contigu à l’hôtel. Quand les filles travaillent dans les chambres du Carlton, ils ferment les yeux. 
René fréquente aussi d’autres « frères » quadragénaires. Des garçons qui, comme Francis, sont partis du bas de l’échelle et vivent désormais dans une aisance certaine. Il y a Emmanuel, brillant avocat, David, patron d’une boîte de BTP, Fabrice, qui dirige une entreprise de matériel médical ou bien encore Jean-Christophe, qui est... commissaire de police !  
L’erreur d’Emmanuel ? Il est tombé amoureux d’une jeune femme qui faisait occasionnellement commerce de ses charmes. Elle dit qu’il lui a donné le numéro de David... Proxénétisme ?
Les fautes de Fabrice et David ? Fabrice est, par le biais de la politique, un ami proche de DSK. Alors, il va se créer une sorte de petite cour, de coterie lilloise autour de celui qui pouvait à cette époque-là, prétendre devenir président de la République. David rêve de business, Jean-Christophe, de devenir son « monsieur sécurité », tous sont aux petits soins pour lui. Du coup, David et Fabrice vont organiser des parties fines, pour lesquelles ils vont payer des filles... en cachette de DSK. Ils iront même jusqu’à les lui amener, à Washington, chaperonnées par le commissaire Jean-Christophe ! On imagine la tête des policiers, qui, les oreilles sur les écouteurs, ont entendu le nom du patron du FMI ! L’information est remontée au plus haut niveau de l’État. La voilà, la deuxième cible du procès. Sans la présence de ce personnage, que méritait cette affaire ? Pas grand-chose...
Sans faire de morale, on peut quand même s’interroger sur les « valeurs » de ces « frères ». On peut comprendre que la misère sexuelle ou affective puisse amener certains hommes vers les prostituées. À Lille, la démarche de ces « notables » apparaît comme plus « ludique ». Le rapport qu’ils ont avec ces filles – des corps contre de l’argent – s’affranchit des notions d’égalité et de dignité. La franc-maçonnerie – le Grand Orient notamment – a toujours défendu et aidé les femmes, dans leurs combats pour l’égalité, la parité. Ces prévenus ont-ils réalisé qu’ils se mettaient eux-mêmes en dehors de ces valeurs ? 
Il faut aussi s’interroger sur l’influence toute relative que peut avoir une loge sur un de ses membres. Certains fréquentaient depuis 20 ans, 30 ans les temples : comment ont-il pu s’abstraire de notions de base comme « le respect des autres et de soi-même ? »  Héritage d’un certain machisme, d’une vision plus archaïque de la société, voire un rapport à l’autre, à la femme et au pouvoir qui n’est pas forcément clair ? Au-delà de ces garçons, qui doivent s’interroger sur eux-mêmes avant d’être condamnés par leurs frères, il serait bon que les obédiences se questionnent précisément sur la transmission de ces valeurs. « L’exemple de leurs qualités », en dehors du temple, y gagnerait. Le verdict – profane ! – est prévu pour le 12 juin. 

 

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