Société

Initiation féminine au Grand Orient de Belgique

NGH Presse

110 ans après le geste historique de la loge bruxelloise Les Amis philanthropes invitant le fondateur et grand maître du Droit humain Georges Martin à intervenir dans une de ses tenues, posant de fait concrètement la question de l’entrée des femmes dans le Grand Orient de Belgique, cette obédience, le 16 février dernier, s’est prononcée positivement : les femmes, initiées et profanes, peuvent désormais la rejoindre.

En novembre 1910, Henri La Fontaine, vénérable maître des Amis philanthropes, accueille Georges Martin avec ces mots : « Ce que nous faisons ce soir est un acte d’audace. L’entrée de la femme dans la maçonnerie est encore très discutée chez nous, mais que serait l’humanité si les hommes seulement pouvaient recevoir la lumière. » Belle profession de foi, qui amènera son auteur à contribuer à la naissance du Droit humain en Belgique en 1912, puis à s’affilier lui-même à cette obédience en 1925.
Pas plus que le Grand Orient de France, dont il est traditionnellement si proche, le Grand Orient de Belgique n’est parvenu à régler cette question tout au long du XXe siècle même si, à Paris comme à Bruxelles, elle a été régulièrement posée.

Difficultés de recrutement
Paris a trouvé une solution il y a 10 ans, Bruxelles suit donc aujourd’hui, aboutissement d’un long processus, tenant compte du mode de fonctionnement de l’obédience, donc des statuts, qui imposent une majorité des deux tiers pour toute modification importante. Rien n’est simple. Pour l’assemblée générale, les règlements de l’obédience accordent à chaque loge un nombre de députés variables selon son importance, entre 2 et 7. Même s’il y a une certaine pondération, le système favorise les loges importantes. Dans le débat sur la question féminine, ce point n’a pas été sans importance, dans la mesure où les loges puissantes sont souvent les plus anciennes et les plus… conservatrices. Il faut aussi intégrer un autre élément : celles-ci sont essentiellement situées dans la partie wallonne du pays, qui a une vieille tradition maçonnique : les maçons wallons seraient moins « féministes » que leurs frères flamands. Mais, comme rien n’est simple en Belgique, même en Maçonnerie, un autre élément doit être introduit : les loges flamandes rencontrent des difficultés pour recruter, et ne comprennent pas que le Grand Orient ne puisse initier les femmes. Leur position n’est donc pas si désintéressée que cela…

6 années pour arriver au « oui »
La procédure aboutissant à la décision de février a pris 6 ans, toujours en application des règlements de l’obédience. 
Un rapport a finalement été élaboré, soumis le 15 décembre 2019 à une assemblée générale, qui s’est réunie dans une grande confusion, liée aux statuts de Grand Orient, dans la mesure où pour amender un texte soumis au vote chaque loge a la possibilité de déposer des amendements… et ils n’ont pas manqué dans cette rencontre ! Sur la question de la mixité, à 6 voix près, soit 64,9 % des voix au lieu des 66 % nécessaires, la majorité des deux tiers n’est pas atteinte, et le rapport est rejeté. Pour éviter de nouvelles tensions, alors que le trouble est extrême, le grand maître propose alors qu’un mandat soit donné à la commission administrative pour qu’elle élabore un projet clair et simple. Cette proposition est acceptée, et la commission se met au travail, élabore un texte sur la mixité, qui est adopté le 16 février, dans un climat calme et détendu. Le vote est acquis à 68,4 % des 349 votants. Les 2/3 sont atteints, et le Grand Orient de Belgique devient une sorte de confédération regroupant trois fédérations de loges : une masculine, une mixte, une féminine. Chacune d’entre elles dispose d’une très large autonomie, avec notamment un Grand Collège et une assemblée générale qui leur sont propres. Une structure faîtière coordonnera le tout.
Cette nouvelle organisation devait se mettre en place le 22 mars, avec l’installation de la nouvelle commission administrative, ou plutôt du Conseil de l’ordre, la dénomination ayant été changée. On imagine bien sûr qu’avec la suspension des travaux maçonniques suite à l’épidémie du Covid19 tout a été enrayé. En tout cas, depuis cette date, les loges qui le souhaitent peuvent choisir de quitter la fédération des loges masculines pour — sur simple demande — être affiliées à la fédération des loges mixtes. Dès ce moment aussi il est possible de procéder à l’instruction de dossiers de profanes hommes et femmes, possible aussi de procéder à des affiliations de sœurs.

Et après ?
L’avenir dira comment ce système va vivre. Dès à présent, quelques points sont à noter…
Comment ces trois fédérations disposant d’importantes prérogatives et d’une réelle autonomie vont-elles vivre ensemble ? Comment vont, concrètement, se structurer les rapports entre ces fédérations autonomes et les instances coordinatrices de l’obédience ? Mais, surtout, ce pas vers la mixité ouvre des questions d’importance : bouleversera-t-il le paysage maçonnique belge ? Comment vont réagir les obédiences belges féminines et déjà mixtes, sans oublier celle-ci ? Le projet de création de loges féminines va-t-il aboutir ? Pour installer une fédération, il faut un minimum de trois loges et, pour constituer une loge, il faut un certain nombre de maîtres donc, dans le cas des loges féminines, « débaucher » dans un premier temps des femmes maîtres d’autres obédiences, voire amener des loges dans leur totalité à rallier le Grand Orient de Belgique : on l’imagine, le processus prendra inéluctablement plusieurs années.
À bien des égards, cette décision révolutionnaire du 16 février constitue un saut dans l’inconnu pour le Grand Orient de Belgique… Rendez-vous dans quelques années pour mesurer comment elle va entrer dans les mœurs et pratiques maçonniques belges.

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Retrouvez également cet article sur notre magazine n° n°74

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