Société

Mohamed Zorkot, grand maître de la Grande Loge Traditionnelle et Symbolique Africaine Interview

Mohamed Zorkot entouré de dignitaires - DR

Créée en 2010, la Grande Loge Traditionnelle et Symbolique Africaine est une obédience panafricaine dont les membres sont de différentes nationalités. Elle entend trancher avec l’image négative que porte la franc-maçonnerie sur le continent en valorisant le travail en loge et la dimension spirituelle. Entretien sans langue de bois avec le grand maître de la GLTSA Mohamed Zorkot. 

Hélène Cuny : Pourquoi avoir créé la GLTSA ? Quel est votre objectif ?
Mohamed Zorkot : La GLTSA est une obédience aux origines multiples, bien que ses membres fondateurs soient, comme à la Grande Loge Traditionnelle et Symbolique Opéra, tous issus de la Grande Loge Nationale Française. En effet, treize de ses membres à l’Orient de Dakar ont été amenés à quitter cette obédience et ont créé la loge Renaissance et Fidélité de la GLTSO qui deviendra l’embryon de la GLTSA. Ils souhaitaient exercer « une maçonnerie libre dans le respect de chacun ». Le rattachement à la GLTSO est également dû à l’adoption du Rite Écossais Rectifié comme rite officiel de l’obédience (mais nous pratiquons aussi le Rite Émulation et le Rite Écossais Ancien et Accepté). L’Afrique, par ses distances, relevait au sein de la GLTSO d’une gestion un peu particulière et demandait un regard nouveau à ses dirigeants. Le grand maître de l’époque Guy Maquet créa le poste de conseiller fédéral pour l’Afrique et les germes de la GLTSA ont commencé à apparaître. Après 15 ans d’échanges et avec l’accord de la GLTSO naissait la GLTSA en avril 2010 à Dakar. La création de la GLTSA a donné une nouvelle dimension à ses loges notamment auprès des obédiences africaines qui non seulement l’ont reconnue comme entité maçonnique, mais l’ont invitée dans les différentes manifestations continentales (clôture de convent, anniversaires, etc.). La GLTSA a intégré très vite la CPMAM (la Conférence des Puissances Maçonniques Africaines et Malgaches) lui valant par la même occasion la reconnaissance de toutes les obédiences membres notamment au Bénin, au Cameroun, au Congo-Brazzaville, en Côte-d’Ivoire, au Gabon, en République démocratique du Congo et au Togo. L’objectif annoncé est évidemment de rassembler les frères épars du continent pour leur donner les moyens de pratiquer leur art ; cet esprit est parfaitement traduit par la devise de la GLTSA qui est « E PLURIBUS UNUM » (« Plusieurs, un »).

HC : La franc-maçonnerie en Afrique a une histoire sulfureuse. On lui reproche sa connivence avec le pouvoir. Comment s’inscrit la GLTSA dans ce contexte ?
MZ : La franc-maçonnerie a été implantée en Afrique dès la fin du XVIIIe siècle, en partant de Saint Louis du Sénégal jusqu’à la première loge à Brazzaville Aurore du Congo. Jusqu’aux années 1990, les loges africaines pratiquaient en toute discrétion une franc-maçonnerie élitiste sans verser dans les travers politiques. Mais, une vague d’initiations d’hommes politiques a changé la donne, phénomène qu’avait décrié en son temps Jean Baylot, dans son livre La voie substituée. L’absence de rigueur dans les recrutements a fait glisser la franc-maçonnerie africaine vers le lobby politique, le cercle affairiste ; l’étude du symbolisme et de la spiritualité étant reléguée au second plan. Le grave déficit d’éthique des membres de la franc-maçonnerie en charge de la gestion de la cité a placé l’institution au banc des accusés, car au lieu d’y apporter la lumière les francs-maçons sont pris pour des éteignoirs. Par ailleurs, au cours des diverses rencontres et convents des obédiences la franc-maçonnerie en Afrique ne s’est jamais attaquée aux pratiques sulfureuses de ses membres renvoyant une image déplorable de l’institution vers le monde profane. Les réflexions menées dans les loges de la GLTSA portent sur les changements à apporter pour rendre la franc-maçonnerie plus attractive. Cela commence par une présence assidue en loge ; car la foi maçonnique sans les actes qui l’honorent est une foi maçonnique sans valeur et celle-ci se cultive par le vécu et une pratique régulière en loge. Voilà ce à quoi nous nous attelons.

HC : Comment est perçue la franc-maçonnerie en Côte-d’Ivoire et dans les pays alentour ?
MZ : La perception reste négative : on reproche à l’institution maçonnique ou plutôt on l’imagine étroitement liée au pouvoir ; d’être un cercle d’influence pour bénéficier d’avantages, voire un moyen de vivre sans passer par la « case travail ». Nous recevons de nombreuses demandes de candidats au chômage qui pensent pouvoir s’enrichir avec la franc-maçonnerie. Ce phénomène est d’autant plus important que beaucoup de gens vivent au jour le jour et ne bénéficient pas de moyens conséquents pour faire face au coût de la vie. Par ailleurs la franc-maçonnerie est victime de son ouverture, on lui prête une action LGBT+*. Souvenez-vous, il y a quelques années les REHFRAM (Rencontres Humanistes et Fraternelles d’Afrique Francophone et Malgaches) devaient se tenir au Sénégal. L’événement a dû être annulé, car dans l’imagerie populaire la franc-maçonnerie est indubitablement liée aux organisations « pro LGBT », et donc considérée comme contraire à la religion et à la culture. Il s’agit là d’une véritable entrave à la liberté de penser. Je ne peux m’empêcher de penser à des faits récents intervenus dans le monde du football au sujet d’un joueur ayant refusé de porter le maillot arc-en-ciel. Les organisations pro-LGBT l’ont accusé d’être contre elles. Mais les supporters de ce joueur l’ont défendu en rappelant que « ce n’est pas parce qu’il ne fait pas la promotion des LGBT que cela veut dire qu’il est homophobe » ; de même ce n’est pas parce que la franc-maçonnerie prône l’ouverture d’esprit de ses membres que cela signifie que tous les francs-maçons sont LGBT. Il s’agit là d’un paradoxe de pensée que je relève, car selon les cas, on est tout de suite considéré comme « pro » ou « anti », et il est très difficile de faire comprendre que la franc-maçonnerie recherche la voie du milieu ; tout n’est pas forcément blanc ou noir.

HC : Quel est le profil des maçons qui vous rejoignent ? Quelles peuvent être aujourd’hui les motivations pour entrer en franc-maçonnerie ?
MZ : La GLTSA, obédience masculine et panafricaine, compte à ce jour près de 300 frères d’origines diverses (Sénégalais, Ivoiriens, Béninois, Togolais, Congolais) ainsi que des profils sociologiques variés (médecins, officiers de forces publiques, Ingénieurs, avocats, commerciaux, financiers, comptables, assistants, etc.). Pourquoi entre-t-on en franc-maçonnerie aujourd’hui ? Ne nous voilons pas la face : les motivations sont multiples et pas toutes empreintes d’un désir de spiritualité. Biens des personnes frappent à la porte du temple parce qu’elles y ont été incitées par des proches, des amis, des relations. Ces derniers ont pensé que la personne en question présentait le profil type. Ils l’ont jugée « initiable ». Il s’agit en général de personnes qui ne semblent pas avoir encore trouvé certaines réponses relatives au sens de la vie : concept certes flou, qui recouvre un vaste champ de pensée. Nous ne sommes pas là dans le domaine des intérêts matériels et pécuniaires. Nous parlons de ce qui constitue réellement, la motivation la plus vraie, la plus sincère, de celui qui frappe à la porte du temple. Si ce ne sont pas des proches qui ont décelé le futur maçon, celui-ci a pu répondre à une demande personnelle, intérieure, qui a eu pour déclencheur une lecture, une émission radiophonique.

HC : Comment conjuguez-vous la pratique du rituel d’essence christique avec vos différentes croyances ?
MZ : En assistant aux tenues dans nos loges, on réalise assez vite l’exigence éthique et spirituelle de nos rituels. Leur essence chrétienne n’est nullement en contradiction avec nos différentes croyances. Car il s’agit ici de l’esprit du christianisme primitif, résumé dans la maxime : aime ton prochain comme toi-même. La franc-maçonnerie résiste face aux érosions culturelles et cultuelles. Elle puise sa force dans le respect de la tradition judéo-chrétienne. À travers ses enseignements, on découvre que la franc-maçonnerie est une véritable école qui inculque le bon sens à ses membres. Les maçons découvrent la beauté de l’Art royal en faisant des rapprochements avec certaines croyances, par exemple lorsque les symboles dévoilent une essence initiatique proche de traditions ancestrales. En décortiquant le symbolisme du tablier, nous établissons un lien avec le port d’une ceinture dans certaines de nos initiations traditionnelles et l’on serait tenté de croire à une initiation primordiale. Voilà une observation qui doit inciter à promouvoir une pédagogie de l’écriture des planches.

HC : Y a-t-il une spécificité de la maçonnerie africaine ? Plus précisément, y a-t-il des interférences entre la culture locale et l’interprétation des rituels ?
MZ : Il n’y a pas de maçonnerie africaine, car la maçonnerie est universelle par principe. La franc-maçonnerie a pour but le perfectionnement moral de l’humanité et de l’homme libre. À cet effet, les francs-maçons travaillent à l’amélioration constante de la condition humaine, tant sur le plan spirituel que vis-à-vis du bien-être matériel. Dans la constante recherche de la vérité et de la justice, ils n’acceptent aucune entrave et ne s’assignent aucune limite. La franc-maçonnerie que nous pratiquons est d’essence judéo-chrétienne. Il ne devrait donc pas y avoir d’interférences entre la culture locale et l’interprétation des rituels, même s’il peut exister parfois une complémentarité entre les deux.
Les francs-maçons respectent la pensée d’autrui et sa libre expression. Ils recherchent la conciliation des contraires et veulent unir les hommes dans la pratique d’une morale universelle et dans le respect de la personnalité de chacun. Ils considèrent le travail comme un devoir et comme un droit. Les francs-maçons se réunissent librement. Ils doivent respecter les lois et l’autorité légitime du pays dans lequel ils vivent, conformer leur existence aux impératifs de leur conscience et se comporter en citoyens éclairés. Tel est le but du travail maçonnique qui nous incite à nous construire pour ensuite construire la cité. 

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