Société

Vivre la République - Catherine Kintzler aux Utopiales du Grand Orient de France Interview

Catherine Kintzler

Personnalités du monde scientifique, philosophes, sociologues se retrouveront les 9 et 10 avril prochains pour cette nouvelle édition des Utopiales organisées par le Grand Orient de France. Un rendez-vous devenu incontournable pour écouter et débattre autour de l’avenir de la république. La philosophe Catherine Kintzler, qui vient de faire paraître Penser la laïcité, aux éditions Minerve sera l’une des invitées de l’évènement. En avant-première elle nous livre les éléments clefs de son intervention « dépasser le communautarisme et l’individualisme » avec une réflexion tournée vers le triptyque républicain pour en souligner les ressorts, mais aussi vers une mise au point sur une notion trop galvaudée selon elle, le vivre ensemble. 

 

Hélène Cuny : Vous semblez considérer le vivre ensemble comme un sujet « tarte à la crème ». Pourquoi ?
Catherine Kintzler :
Cette notion que l’on entend partout dès lors qu’on parle de liberté, est présentée comme un préalable à toute association politique (par exemple la république), alors que c’est le contraire : il s’agit d’adhérer à  l’association politique, pour pouvoir vivre comme on l’entend, dans le respect de la loi commune.  Je n’aime pas trop cette confusion, car, au nom de celle-ci on pourrait pointer du doigt toute personne préférant vivre dans son coin, ce qui n’en ferait pas un moins bon citoyen que les autres. 

HC : Vous affirmez dans votre ouvrage « Une république réunit des singularités et n’a d’autre fin que la liberté et les droits de chacune d’entre elles* ». Quelle différence faites-vous entre singularité et individualisme ? 
CK :
Ce n’est d’abord pas le même registre de langage. La singularité désigne des objets et en souligne le caractère unique. L’individualisme est une attitude qui consiste à ne penser qu’à soi et à ses propres intérêts, encore que ce ne soit pas complètement une chose répréhensible. Mais on risque alors de ne pas voir que cet intérêt est solidaire de l’intérêt d’autrui, car nos libertés n’existent que si elles existent pour tout le monde, la loi étant faite pour tous. L’individualisme, c’est donc ériger en théorie l’intérêt particulier. En revanche, je voudrais souligner qu'une association républicaine est une somme de singularités. C'est-à-dire qu'elle permet à chacun de déployer sa propre singularité, dans le cadre du droit commun et de manière coexistante avec d'autres.

HC : Notre société serait-elle trop individualiste ? 
CK :
Si l’on considère que cette société favorise une attitude qui fait que chacun se sent autorisé à « marcher sur les autres », oui, je suis en accord avec cette proposition. En revanche, si l’on entend par là une attitude consistant à vouloir être soi-même, sans se sentir aliéné dans un groupe, dans ce cas on ne peut plus affirmer qu’elle est trop individualiste. Ce que je critique, c’est la prescription fusionnelle, qui, elle est antirépublicaine. La république donne des droits à des individus. Nous sommes absolument identiques dans nos droits et nous sommes absolument différents dans l’exercice de ces droits.

HC : Comment définiriez-vous la fraternité républicaine ?
CK :
La devise républicaine est dans le bon ordre, il faut la conserver dans cet ordre. La liberté est la finalité de l’association. Pourquoi s’associerait-on si ce n’était pas pour préserver nos propres droits ? L’égalité constitue le moyen d’y parvenir : les droits doivent être les mêmes pour tous, sans quoi il n’y a pas de liberté possible. Mais, attention, l’égalité n’est pas un objectif. On peut ainsi affirmer : je veux l’égalité, car c’est le seul moyen raisonnable pour que chacun puisse jouir de ses droits, sans avoir à souffrir de l’empiètement d’autrui et sans exercer ses droits aux dépens d’autrui. La fraternité est l’effet moral qui découle de la liberté et de l’égalité. Des citoyens libres, à qui la loi assure des droits égaux, deviennent frères. Si l’on inverse l’ordre de la devise, la fraternité devient alors une prescription. Or la fraternité républicaine s’oppose à la fraternité de ressentiment, à la jalouse surveillance.

HC : Pensez-vous aujourd’hui que nous sommes face à des lacunes de laïcité ?
CK :
Au lendemain des attentats contre Charlie et de l’hypercasher, on a redécouvert la nécessité politique de penser la laïcité comme élément constructeur de la Cité. La laïcité ne s’est jamais opposée aux communautés dès lors que celles-ci ne prétendent pas s’emparer des individus et leur imposer l’uniformisation de leur vie. La laïcité est aussi une respiration, elle installe différents moments, différents espaces. L’élève qui ôte ses signes religieux pour entrer à l’école peut les remettre à la sortie. Alors que dans une vie entièrement recouverte, accaparée par une communauté, sa vie va être uniformisée. C’est le droit de non-appartenance qui donne sa valeur à l’appartenance et qui rend l’adhésion à une communauté effective et valide.

*p169, Penser la laïcité, éditions Minerve

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