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INTERVIEW : Marie-Thérèse Besson, grande maîtresse de la Grande Loge Féminine de France

NGH Presse

En 2016, les maçonnes de la Grande loge féminine de France célèbrent les 70 ans de leur obédience, créée en octobre 1945. Pour l’occasion, une série de manifestations est organisée tout au long de l’année, à travers la France. Marie-Thérèse Besson, élue grande maîtresse en juin dernier souligne l’identité forte d’une obédience qui n’a pas perdu son caractère militant, tout entier résumé dans le slogan « des femmes libres, architectes de l’avenir ». Un chantier, selon elle, jamais achevé.

 

Hélène Cuny : Comment définiriez-vous, aujourd’hui, la Grande Loge Féminine de France ?
Marie-Thérèse Besson :
L’obédience s’est structurée autour de femmes se voyant comme des bâtisseuses. Il faut bien souligner que dans les années 40, en matière de droit et de liberté des femmes, tout était à construire. Aujourd’hui, détentrices de cet héritage, nous en récoltons les fruits, avec la présence sur nos colonnes de femmes qui à la fois s’investissent dans un cheminement personnel tout en ayant pour la majorité d’entre elles un engagement sociétal. Ce dernier se manifeste dans le maintien et la mise en place de la laïcité, dans le respect de la démocratie, mais aussi dans la défense du droit des femmes et de leur émancipation. N’oublions pas en effet qu’au niveau international il reste beaucoup à faire et nous sommes là pour apporter aide et soutien aux femmes qui en ont besoin. Je fais le constat, qu’à travers nos actions, nous sommes devenues un groupement de femmes connu, reconnu comme courant de pensée, et qui est régulièrement sollicité au niveau institutionnel pour enrichir le débat d’idées. 

HC : On peut donc affirmer que depuis sa création, outre la démarche initiatique la GLFF a conservé une identité militante. Quels sont les grands combats actuels menés par l’obédience ?
MTB :
Identité militante oui, toutefois nous ne sommes plus dans le registre des années 70 aux temps forts du féminisme, quand les femmes ont gagné des droits notamment dans le domaine de la santé (planning familial, IVG). Je dirais plutôt que rien n’est acquis et que nous devons toujours rester vigilantes. La parité est l’un des thèmes forts sur lequel nous travaillons, car dans les textes, si l’État la favorise, sa mise en pratique reste moins évidente. Nous nous mobilisons aussi sur toutes les thématiques actuelles auxquelles notre République est confrontée, avec il est vrai une dominante sur les sujets touchant les femmes. La prostitution en est un et nous nous sommes récemment positionnées pour la pénalisation du client.

HC : L’obédience a réagi quant au sort réservé aux migrants*, dans les camps de Calais et de Grande-Synthe. Menez-vous des actions en leur faveur ?
MTB :
Nous avons décidé lors de notre dernière assemblée générale de janvier d’aider l’association Gynécologie Sans Frontières, qui avec peu de moyens porte assistance aux femmes en détresse. Cette décision est intervenue suite à ma visite dans le camp de Grande-Synthe (Nord) où se massent des milliers de gens dans le dénuement le plus total. Les femmes s’y trouvent dans une situation de grande vulnérabilité. Certaines sont enceintes, d’autres subissent des agressions, voire sont obligées de se prostituer, avec le risque de développement de maladies sexuellement transmissibles. Nous nous trouvons face à un énorme risque sanitaire. Gynécologie Sans Frontières essaie de prendre en charge ces femmes et réalise un travail de terrain remarquable. Pour les soutenir, nous avons fait un appel au sein de notre obédience auprès de femmes professionnellement engagées sur ce terrain (sages-femmes, médecins, etc.). Également un appel pour du matériel dont l’association pourrait avoir besoin, et enfin un appel aux dons. Au-delà, nous souhaiterions aussi faire en sorte que les différentes structures impliquées puissent se regrouper et travailler ensemble. Nous, obédiences devrions déployer nos moyens pour faciliter l’organisation de cette aide. Sur place, tout manque. Il n’est pas normal qu’il n’y ait pas de construction en dur. Il faudrait prévoir des douches, des sanitaires afin de garantir un minimum pour ces hommes et ces femmes abandonnés à leur sort. Il est à déplorer que des intérêts autres et notamment politiques freinent toute avancée sur le terrain. 

HC : La question des migrants touche toute l’Europe. Comment la GLFF se fait entendre au niveau européen ?
MTB :
Depuis 2009, nous disposons d’une structure, l’Institut Maçonnique Européen (IME) dont l’objectif est de nous représenter auprès des instances européennes par l’intermédiaire d’une déléguée permanente. Concrètement, le Parlement européen vient de présenter un projet de rapport sur la situation des réfugiées demandeuses d’asile dans l’Union européenne. Grâce à l’IME, nous allons intervenir dans le processus en participant aux groupes de travail. En parallèle, notre obédience est également membre du CLIMAF, le comité de liaison de la maçonnerie féminine qui regroupe les obédiences féminines européennes belges, allemandes, suisses, espagnoles, portugaises et turques. Nous nous réunissons régulièrement. En décembre, nous avons pris l’initiative de rédiger un communiqué de presse sur la situation des femmes migrantes. 

HC : La GLFF a essaimé de par le monde. Quelles sont les attentes des femmes qui rejoignent l’obédience ?
MTB :
Mon intention est d’être proche des sœurs où qu’elles se trouvent. Je me déplace lors des incorporations de loges, mais également dans des lieux qui n’ont pas reçu la visite de grande maîtresse depuis longtemps comme à Tahiti, à l’île Maurice, en Nouvelle-Calédonie, à la Réunion. J’ai en projet de visite les pays d’Afrique où nos sœurs sont présentes : Cameroun, Congo, Togo, Gabon, Sénégal et Bénin. C’est de cette manière aussi que l’on développe le sentiment d’appartenance. Je profite de ces visites pour rencontrer les institutionnels locaux et les médias, un moyen de faire connaitre notre obédience et de positionner nos loges sur ces territoires, comme vecteur d’idées. Cela permet en outre de rendre compte de leurs problématiques sur place, différentes des nôtres. En Afrique par exemple, on a un vrai travail au niveau de l’émancipation des femmes. On sait bien que quand la démocratie avance, les droits des femmes avancent. Nous sommes là pour les aider à se construire, et à partir de là, elles vont oser se positionner dans la société. En loge, elles apprennent à échanger, prendre la parole, c’est un lieu de « disputation ». 

HC : Qu’organisez-vous pour les 70 ans de l’obédience ?
MTB :
Nous avons souhaité que les initiatives partent des loges. Plus d’une cinquantaine d’évènements seront donc prévus au fil de l’année : conférences publiques, tenues communes, spectacles, expositions. Les sœurs sont très créatives. Au niveau national, le 12 mars est organisée une conférence sous l’égide de notre commission du droit des femmes : droit des femmes et contenus théologiques, une confrontation inévitable. Un thème qui n’a rien d’anodin et qui pose la question de la place laissée aux femmes dans les différentes religions. Lorsqu’on écoute les femmes pasteur, rabbin ou des représentants de l’Église catholique, on se rend compte que les positions des femmes demeurent « sous le boisseau ». Mais je ne vous en dis pas plus… Le mieux est de venir assister à la conférence.

Deux figures emblématiques ont marqué les débuts de la GLFF : Anne-Marie Pédenau-Gentily et Gisèle Faivre
Il en faudra de la ténacité alliée à un solide sens de l’intérêt commun pour que naisse le projet d’une obédience indépendante, après la fin de la Seconde Guerre mondiale. Dès 1935, pourtant, les frères de la Grande Loge de France, qui ont créé des loges d’adoption depuis 1906, posent clairement la question de l’autonomie des sœurs lors de leur convent (Assemblée générale). Ces dernières ne sont alors pas prêtes à prendre leur envol. Il faudra attendre 1945, année où les femmes françaises obtiennent le droit de vote pour que l’idée soit cette fois mûrie et défendue. Deux femmes entrent en scène. Anne-Marie Pédenau-Gentily est initiée en 1925 à la loge d’adoption La Nouvelle Jérusalem de la Grande Loge de France. C’est elle qui deviendra la Première Grande Maîtresse de l’Union Maçonnique Féminine de France qui voit le jour le 21 octobre 1945. Tout est à construire, voire reconstruire, la guerre ayant apporté son lot de désolation. Charismatique, Anne-Marie Pédenau-Gentily mettra alors tout en œuvre pour édifier une obédience « grande, forte et belle ». Gisèle Faivre, initiée à la loge Minerve d’adoption en 1934 sera grande maîtresse de l’obédience de 1948 à octobre 1950. En 1952, elle fera voter le changement de nom de l’obédience qui devient Grande Loge Féminine de France. Visionnaire, son engagement sera sans faille. Décrite comme « une battante qui va de l’avant, une sœur chaleureuse, fraternelle, pure et désintéressée », elle saura insuffler, durant plus de cinquante ans un dynamisme et un état d’esprit au sein de l’obédience qui se répercutera sur l’ensemble de ses membres dont elle souhaitait faire des femmes chevaliers. Sources : Pionnières II – Bâtisseuses d’avenir (2015), collection Voix d’initiées, Conform édition

Quelques évènements publics organisés pour les 70 ans de l’obédience
— le 27 février à Beaune (Côte d’Or) et le 8 mars à Montmorency (Val d’Oise), Marie-Thérèse Besson interviendra sur le thème « la démarche maçonnique, une réponse à nos questionnements »
— le 12 mars à Paris, conférence sur « Droits des femmes et contenus théologiques, une confrontation inévitable
— le 17 mars à Lens (Pas-de-Calais), conférence sur « le féminisme, un gros mot ? » et « les femmes et l’avenir de l’humanité ».
Pour plus d’informations sur les conférences, rendez-vous directement sur le site de la GLFF : www.glff.org

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