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Quand la censure dictait la loi

Jean-Yves Mollier interviendra le 17 mars lors de l’édition parisienne des Utopiales maçonniques, organisées par le Grand Orient de France. Historien, spécialiste du monde de l’édition et la presse*, il s’est intéressé à la propagande antimaçonnique, particulièrement virulente dans l’entre-deux-guerres. 

Propos recueillis par Hélène Cuny

Hélène Cuny : Qu’est-ce qui a motivé vos recherches ?
Jean-Yves Mollier :
En travaillant sur les archives des diocèses, notamment celles de Cambrai et de Paris, je crois avoir montré quelque chose de peu connu : le fait que, à partir de 1905 l’antimaçonnisme soit devenu une matière obligatoire de l’enseignement dans un certain nombre de grands séminaires. Cette mesure, on le comprend fait suite à la loi de séparation des Églises et de l’État. Plus fondamentalement, il faut repartir de l’encyclique Humanum Genus de 1884 jusqu’au tournant antimoderniste de Pie X en 1904 pour bien cerner l’origine de l’antimaçonnisme. À cette période, l’Église catholique se vit comme une citadelle assiégée. Cette impression perdure depuis la Réforme protestante. Elle sera renouvelée au moment de la Révolution française que l’Église catholique attribue au travail de sape des francs-maçons, vision théorisée par l’abbé Barruel. Dans ces années 1880-1900, le sentiment de décliner pousse l’Église à développer une sorte de paranoïa, persuadée que le Grand Orient veut la remplacer.

HC : Plusieurs figures vont incarner l’antimaçonnisme. L’une d’elles se distingue des autres, celle de l’abbé Bethléem. Pourquoi ?
JYM : Oublié aujourd’hui, l’abbé Bethléem mérite pourtant qu’on s’attarde sur son cas. Le succès de son livre Romans à lire et romans à proscrire, vendu à 140 000 exemplaires entre 1904 et 1932 témoigne de l’importance de ce censeur, à la personnalité hors norme. Farouche opposant de la loi de séparation des Églises et de l’État, charismatique, mêlant antirépublicanisme, antimaçonnisme et antisémitisme, il est l’un des orateurs préférés de la Fédération nationale catholique. Son aura s’étend à toute la France où il dispose de relais pour propager ses idées. En 1908, l’abbé lance une revue bibliographique Romans-revue qui deviendra en 1919, la Revue des lectures, véritable organe de censure littéraire. Elle compte dès 1930 15000 abonnés, soit plus que la Nouvelle Revue française ! Dans les milieux intellectuels, on a longtemps eu tendance à nier qu’il y ait des intellectuels de droite, et qu’un prêtre puisse jouer un rôle social aussi important que Charles Péguy ou Émile Zola. L’abbé Bethléem démontre le contraire. 
Malgré la volonté cléricale de censurer les écrivains, l’entreprise se soldera par un échec, car même des catholiques comme Malraux ou Bernanos rejetteront le procédé. 

HC : Peut-on parler d’une période d’apogée de l’antimaçonnisme éditorial ?
JYM :
Il ne suffit pas citer des titres, l’important étant la réception qu’auront ces titres sur le public. Le chanoine Henri Delassus va publier en 1910 un énorme livre en 3 tomes sur l’antimaçonnisme : La Conjuration antichrétienne, le temple maçonnique voulant s’élever sur les ruines de l’Église catholique. C’est la synthèse de toutes ses conceptions qui va passer dans l’enseignement doctrinal des prêtres. Rappelons le contexte : dans les années 30, la Fédération nationale catholique compte 2 200 000 adhérents, un chiffre phénoménal ! Il n’y a jamais eu de mouvement en France qui atteigne de tels chiffres. Un combat contre tout ce qui pourrait menacer les intérêts de l’Église s’engage alors. Démasquer les francs-maçons fait partie du plan d’attaque de la Fédération, qui exige auprès des pouvoirs publics que le Grand Orient fasse un dépôt légal de tout ce qu’il imprime. Elle obtient gain de cause, ce qui lui permet de constituer une sorte d’annuaire et à partir de 1930, l’abbé Bethléem publie dans sa Revue des lectures des listes de francs-maçons. On y trouvera d’abord les professions de l’enseignement supérieur et des listes d’avocats, puis celles des professions médicales et en 1936 les francs-maçons des professions culturelles. Cette chasse aux sorcières aboutit à la décision de 1940 d’interdire les sociétés secrètes. Sous Vichy, comme elle se donne le masque répressif, la censure est appelée à décliner. Même des électeurs gagnés à ces idées n’admettent pas qu’on mette en place des fichiers, qu’on arrête des gens, qu’on les déporte. C’est à la fois l’apogée et le déclin immédiat. 

HC : À quel moment associe-t-on antimaçonnisme et antisémitisme ?
JYM :
Les deux phénomènes sont liés et sont à chercher dans les combats des années 20 et 30. L’exemple de Xavier Vallat, à la solde de Vichy et arrêté à la libération est éclairant. Issu d’un département très rural, l’Ardèche, il expliquera lors de son procès qu’il attendait impatiemment le dimanche pour lire Le pèlerin, revue catholique, qui présentait en dernière page une caricature en couleur montrant des juifs avec le tablier maçonnique. Tous les ingrédients d’une imprégnation populaire en profondeur de l’antisémitisme et de l’antimaçonnisme se reflètent à travers ces caricatures. Il faudra attendre la révélation en 1944-45 de l’horreur du nazisme et l’ouverture des camps de concentration pour que soient balayées ces conceptions.
 
HC : Les traces du passé sont-elles encore perceptibles de nos jours ?
JYM :
Le complotisme à l’heure d’Internet fait des ravages. Il pénètre dans la population avec de grandes facilités. Les vieilles peurs, les vieilles angoisses ressurgissent. Elles sont plus insidieuses, car il y a des lois interdisant l’expression publique de tous ces anti. Mais, aujourd’hui, qu’on l’aime ou qu’on ne l’aime pas, la franc-maçonnerie est un fait, son statut a changé. Elle n’est plus vue comme une force maléfique, tapie dans l’ombre pour attaquer la société. Au contraire, elle a acquis droit de cité. Et çà, c’est une évolution majeure. 

 

* Jean-Yves Mollier est l’auteur de La mise au pas des écrivains : l’impossible mission de l’abbé Bethléem au XXe siècle, Paris, Fayard, 2014.

Les Utopiales : Améliorer l’homme et la société
« Fraternité » sera le maître mot des Utopiales Maçonniques du GODF qui se dérouleront à Paris, le 17 mars 2018 et, nouveauté cette année, en région, les 17 et/ou 18 mars 2018. Placées au cœur de la démarche, les loges du GODF sont amenées à s’exprimer lors de conférences publiques, débats, concerts, expositions… 

Retrouvez les Utopiales :
— samedi 17 mars 2018 à Annecy, Cannes, Clermont-Ferrand, Condac, Lorient, Metz, Mulhouse, Reims, Toulouse, Tours et Saint-Denis.
— dimanche 18 mars 2018 à Chaumont, Colmar, Lille et Marseille 
Consultez le programme complet des Utopiales sur www.godf.org

Le 17 mars à Paris :
Tables rondes le matin :
9 h 30 – 11 h 30 : Les mineurs étrangers non accompagnés
Intervenants : Geneviève Avenard, Reza Jafari et Gilbert Magnier

9 h 30 – 11 h 30 : Une morale laïque ? Pour quelle République ?
Intervenants : Isabelle de Mecquenem, Bruno Antonini et Charles Coutel

9 h 30 – 11 h 30 : la fraternité dans le pacte républicain
Intervenants : Renée Fregosi et Laurent Kupferman

11 h 30 – 13 h : Connaissance contre croyances, contre… vraiment ?
Intervenants : Guy Lengagne et Pascal Neveu

11 h 30 – 13 h : La fête et la fraternité
Intervenant : Pierre Serna

Conférences plénières l’après-midi :
14 h – 15 h 30 : Des négations de la fraternité (antimaçonnisme, antisémitisme, racisme) à son expression
Intervenant : Jean-Yves Mollier

16 h – 17 h 30 : Conférence de Jacqueline Costa-Lascoux

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