Culture

La sélection littéraire du n°96

L'incroyable histoire des sciences - Le symbolisme de la grenade - Combats maçonniques - Les nouveaux inquisiteurs

Essai
L’Europe des Lumières
1680 - 1820
De Bernard et Monique Cottret
876 pages – 30 € 
Éditions Perrin

« Le Siècle des Lumières », cette période historique, s’étend traditionnellement des années 1680 à la Révolution française. Bernard et Monique Cottret y ajoutent une trentaine d’années : c’est justifié, pour cerner au plus près « ce moment fondateur de notre culture » et « saisir la diversité profonde et donc l’infinie richesse des Lumières ». On connaît l’essentiel : regard optimiste sur les sociétés humaines ; exaltation de l’individu ; adhésion à une religion naturelle ; certitude de l’universalité des droits de l’homme ; mise en avant de la raison ; foi dans le progrès, etc.
L’essentiel oui, à travers de très nombreux ouvrages publiés au fil des décennies. Et pourtant ce nouveau livre s’impose… 876 pages, pas moins, rédigée par deux spécialistes reconnus du XVIIIe siècle. Convenons-en d’entrée : cette grande synthèse ne se lit pas comme un roman de gare. On la prend, on la laisse reposer puis on y revient. Parfois, le vertige saisit le lecteur : tant de faits, d’événements, de références, tant de voyages de la France à la Galicie, en passant par la Russie et l’Angleterre. Mais tout est ordonné. Tout est logique, tout s’imbrique. Tant de portraits aussi et les auteurs nous offrent un who’s who hallucinant des acteurs de ce siècle, avec leurs forces et parfois leurs faiblesses : Condorcet, Catherine II, Leibniz, Montesquieu, Voltaire, Paoli, Novikov, Lessing, Desaguliers et tant d’autres. L’occasion nous est offerte, avec quelques-uns de ces noms, de dire que la franc-maçonnerie n’est pas oubliée dans cette somme, elle est remise à sa place, sans polémiques. Y compris quand les auteurs s’intéressent au sinistre Barruel et à ses « travaux ».
Dans une dernière partie, Bernard et Monique Cottret s’interrogent… « Que reste-t-il des Lumières » ? Le lecteur fera son miel de leurs développements. Surtout, il réfléchira sur l’actualité des Lumières, et sur la dernière phrase du livre : « Les Iraniennes qui jettent leur voile dans les flammes et dansent autour du feu ne disent pas autre chose. » Oui : actualité… Denis Lefebvre

Essai
Le symbolisme de la grenade
De Thomas Grison
MdV Éditeur
120 pages – 12,50 €

Dès l’Antiquité, la grenade se révèle être un fruit des plus appréciés et convoités. On la retrouve sur tout le pourtour de la Méditerranée, jusqu’en Mésopotamie et au Pakistan, sur les plus belles tables, dans les plus beaux palais, pour traverser les siècles, ornant les colonnes de nos temples maçonniques. D’un rouge profond et brillant, la grenade n’a pas manqué d’inspirer artistes et créateurs qui s’en sont véritablement emparés. « Le nombre d’arilles qu’elle contient explique que la grenade soit associée à l’idée d’abondance, de richesse, de fécondité ou de fertilité », précise Thomas Grison en préambule de son exposé. L’auteur, qui n’a pas son pareil pour mêler références historiques et artistiques déploie au fil des pages toute la riche symbolique de ce fruit aux multiples vertus. Chanté par Homère dans L’Odyssée, on le retrouve dans la Bible lors de l’évocation de la construction du temple de Salomon. La chrétienté en fera un motif récurrent associé à Marie, dans la peinture médiévale. Thomas Grison n’oublie pas bien sûr d’explorer le volet maçonnique, soulignant que les premiers textes de référence furent plutôt discrets sur ce fruit par ailleurs si vanté. Alors pour tout savoir sur la grenade, c’est ici…

Bande dessinée
L’incroyable histoire des sciences
De Philippe Bercovici, Pierre Boisserie, Didier Convard, Cédric Villani 
Éditions Les Arènes BD
264 pages – 25 €

Après avoir mis en scène l’immortalité, la bière, la médecine, la psychologie, l’Église, la grande et belle collection « L’incroyable histoire de… » s’attaque cette fois aux sciences, toujours sous la forme d’une bande dessinée. Érudition et humour se conjuguent de nouveau.
Le point de départ du présent volume : une rencontre entre Cédric Villani, le mathématicien bien connu et Marie Curie, entrée au panthéon de l’humanité pour ses travaux. Ils nous invitent à un voyage chronologique autour de quatre thèmes : mathématiques, physique, chimie, astronomie. Ils rencontrent les grands penseurs et scientifiques qui ont fait progresser l’humanité. Des hommes le plus souvent, des femmes parfois, souvent au péril de leur vie, ainsi la philosophe, mathématicienne et astronome Hypathie, assassinée en 415 par des chrétiens fanatiques. Certes, des hommes ont eux aussi payé de leur vie leurs travaux, ainsi Giordani Bruno, brûlé vif, considéré comme apostat et hérétique.
Villani et Curie, dans leurs voyages, rencontrent Newton, Aristote et tant d’autres, qui leur racontent leur parcours, leurs recherches. L’humour n’est jamais loin… ainsi, quand ils arrivent devant la maison d’Archimède, celui-ci les fait patienter quelques instants, car il sort de son bain… logique ! En deux pages, nous comprenons le principe d’Archimède. Le reste de ce volume est à l’avenant, qu’il s’agisse des fentes de Young, de la nature ondulatoire des électrons, de la classification périodique des éléments ou de l’astronomie chinoise : tout s’éclaire pour le lecteur, qui se prend à imaginer qu’il est intelligent. On en redemande ! Denis Lefebvre

Essai
Combats maçonniques
De Philippe Foussier
Conform éditions 
190 pages – 10 €

Réédité pour la troisième fois depuis 2018, le livre de Philippe Foussier témoigne par ce succès de sa justesse à retranscrire les aspirations de la franc-maçonnerie libérale et adogmatique. Surtout, il redonne du souffle et de l’élan en mettant en avant ce qui a fait et fait encore la force et la fierté de la franc-maçonnerie en général et du Grand Orient de France en particulier. Point de querelles de chapelle dans ces lignes, mais au contraire l’idée tout d’abord de réaffirmer les grands idéaux maçonniques en insistant sur l’importance pour tout maçon de s’approprier un patrimoine culturel et symbolique vecteur d’émancipation et de liberté de pensée. L’autre idée phare, en écho à celle de République universelle portée dès 1738 par le Chevalier de Ramsay est de fédérer en rappelant quelques principes majeurs : à l’heure de la montée en puissance des idéologies différentialistes et racialistes, « la justice sociale, la lutte contre les inégalités, le combat pour la dignité humaine constituent des balises intemporelles. » Propos repris et appuyés par la philosophie Catherine Kintzler qui signe la préface de cette édition revue et augmentée. Le lecteur trouvera dans ce format synthétique matière à réflexion pour dynamiser son engagement avec des clefs pour agir.

Essai
Les Nouveaux Inquisiteurs 
L’enquête d’une infiltrée en terres wokes
De Nora Bussigny
Éditions Albin Michel
240 pages – 19,90 €

Plusieurs ouvrages ont été publiés ces derniers temps à propos du wokisme, ce mouvement protéiforme importé sans filtre des campus américains, qui tente non sans succès de substituer aux notions d’égalité, de liberté et de fraternité consubstantielles à la franc-maçonnerie, l’idée selon laquelle le mâle blanc hétérosexuel occidental est de toute éternité et sur toute la surface du globe, l’unique cause de toutes les formes de domination et d’oppression. Si pour Pierre Valentin, le wokisme est une révolution, pour Jean-François Braunstein c’est bel et bien un mouvement qui coche toutes les cases de la religiosité. Nora Bussigny quant à elle nous propose une approche personnelle d’un mouvement qu’elle a infiltré pour en comprendre les tenants et les aboutissants théoriques, mais aussi et peut-être surtout les ressorts humains. Journaliste au Point et au nouveau média en ligne Factuel Media, Nora Bussigny est avant tout une enquêtrice qui s’attache à montrer à quel point la jeunesse française est aujourd’hui contaminée par une idéologie qui génère de « Nouveaux inquisiteurs ». 
À la lecture de son livre, on mesure bien sûr le caractère dogmatique et systématique de la vague woke, mais aussi et peut-être aussi la profonde souffrance d’une jeunesse qui ne définit ses espoirs qu’à travers de multiples formes de domination réelles ou supposées et toujours exagérées afin de donner à ceux qui les combattent le prestige que confère l’engagement pour une noble cause. « Je souffre donc je suis » tel pourrait être le leitmotiv de celles et ceux qui se pensent en victimes de dominations « intersectionnelles » dont Nora Bussigny dresse à travers son récit l’inventaire difficile à circonscrire, car toujours mouvant. En témoigne l’évolution de l’acronyme LGBT – Lesbiennes, Gays, Bi et Trans – devenu LGBTQIA+ – personnes lesbiennes, gays, bisexuelles, trans, queers, intersexes et asexuelles –, dans une agglutination sans fin d’identités dominées. Car il importe moins de mettre fin aux discriminations qui peuvent subsister que de vouer à l’extermination symbolique – pour l’instant – tout ce qui évoque de près ou de loin le patriarcat hétérosexuel blanc. Lors du parcours de la « pride radicale » — La pride radicale se veut en rupture avec la « marche des fiertés », jadis gay pride jugée désormais politiquement récupérée — Nora Bussigny a pu constater que la discrimination fait désormais partie de l’arsenal politique de ceux qui se disent discriminés : « […] il a finalement été décidé que les Blancs ne pourront pas faire partie du service encadrant les cortèges non mixtes » — NDLR les cortèges non mixtes sont composés uniquement de personnes « racisées ».
On apprend au passage que la qualité de « Blanc » ne désigne plus une couleur de peau, mais le statut attribué par les « racisés » à tous ceux qui n’ont pas eu la malchance, devenue pour eux une chance – de pouvoir se prévaloir du prestige que donne la qualité de dominé.
On pourrait sourire et se dire que « ça leur passera » si, comme le relate Nora Bussigny, le wokisme ne trouvait des relais dans le monde politique. Ainsi, Marguerite Stern, militante féministe de choc, ancienne Femen qui a lancé le mouvement des « colleuses » — celles qui attirent l’attention sur les féminicides en collant des affiches artisanales — s’est vue menacée de mort pour avoir dit, entre autres « horreurs » que les femmes trans — les hommes biologiques qui se sentent femmes dans leur tête – n’avaient pas leur place dans les prisons de femmes ainsi qu’un amendement de La France Insoumise l’avait proposé. Invitée à Nantes en avril 2023 par le comité Laïcité et République Pays de Loire – Une association très liée au Grand Orient de France — pour tenir une conférence sur le mouvement meetoo 5 ans après, Marguerite Stern a dû renoncer après diverses menaces et après que l’adjointe au maire de Nantes EELV Mahaut Bertu eut accusé Marguerite Stern de réduire les femmes « […] à des femelles, à un utérus, à un appareil reproducteur. »
Mais Nora Bussigny ne se contente pas de faire l’inventaire des nouvelles formes d’inquisition, elle s’interroge aussi sur ses propres réactions, ses doutes face à des militantes sincères. Elle signe un livre profondément humain qui, parce qu’il met en lumière les nouveaux visages du dogmatisme et de l’intolérance nous invite à leur opposer nos valeurs de progrès et d’universalité et à préserver nos loges d’un prétendu progressisme qui n’est que repli sur soi, essentialisme, communautarisme, racialisme. Et au final nouvelle bigoterie et ordre moral.

Et aussi…

Éloge de la joie, sentiment, souffle, vertu
N° 16 des Cahiers de l’Alliance
Revue d’études et de recherche maçonniques de la GLAMF 
Éditions Numérilivre

1723 - 2023
Les Constitutions d’Anderson
N° 128 des Cahiers Villard de Honnecourt
Revue d’études et de recherche de la GLNF

La question sociale
N° 341 d’Humanisme
Revue des francs-maçons du GODF
Conform éditions

 

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